Une association de protection de l'Homme et de son environnement, démocratique et solidaire.Sensibilisation du public sur la crise énergétique, climatique et environnementale actuelle pour permettre au grand public de développer des solutions locales
Quelques précisions sur Grenoble 2030
M. Vic,
Merci de l'intérêt que vous portez à notre travail et pour la critique que vous lui adressez. Sachez que je partage avec vous de nombreux points de vues ou interrogations. En revanche, si nous faisons souvent les mêmes constats, nous sommes visiblement en désaccord sur plusieurs points et c'est pourquoi je me permets de vous répondre.
Tout d'abord nous ne séparons pas Grenoble et sa région; au contraire, nous tentons d'envisager les choses le plus largement possible en essayant d'inclure dans notre réflexion les massifs de montagne. Par ailleurs, je ne trouve pas anachronique de penser que le projet de Rocade Nord soit le contraire de ce qu'il faut faire à l'heure où de nombreux groupes de réflexion songent déjà à l'après pétrole dans les villes. Même si la Commission d’enquête a rendu récemment un avis défavorable à l’utilité publique du projet de Rocade Nord, celui-ci n'est pas officiellement remis en question. De mon point de vue, il n'est donc pas gênant de prendre clairement position contre cette vision de l'urbanisme.
A travers ce film, nous posons justement la question de savoir ce qu'il faut faire à partir de l'existant mais en jugeant bon de rappeler que le type d'urbanisme qui a façonné la ville telle qu'elle est aujourd'hui est basé notamment sur l'utilisation du pétrole abondant et pas cher et sur la généralisation de la voiture individuelle, le tout dans le cadre d'un modèle économique prédateur et insoutenable. La voiture occupe aujourd'hui un espace considérable et l'utilisation abusive de ressources fossiles comme le pétrole entraine des conséquences dont tous les habitants font les frais. On sait au moins que ce modèle là ne fonctionne plus ou alors qu'il faut accepter d'en payer le prix. Du reste, quitte à ne pas apparaitre comme professionnels, plutôt que de relier seulement les pics de pollution et la pollution quotidienne à la configuration géographique de la cuvette grenobloise, nous préférons la relier directement à l'usage intensif des transports et de l'activité industrielle. Car enfin, si cette ville est polluée, ce n'est tout de même pas de la faute des montagnes !
Nous ne mettons pas en doute les bonnes intentions réelles du ScoT - nous appelons d'ailleurs à ce que les citoyens se saisissent autant que possible de sa définition. Nous nous demandons en revanche s'il est possible de concilier le « confortement du modèle économique de la région urbaine grenobloise »(1) et la préservation de l'environnement. Nous sommes heureux de constater que les préoccupations environnementales soient enfin reconnues comme incontournables (des associations comme la nôtre se battent pour cela depuis des années) et sommes satisfaits que les urbanistes soient enfin d'accord avec nous sur ce point. Notre crainte c'est que ces exigences ne soient comprises qu'à travers une vision du monde un peu datée alors que la situation appelle une vraie rupture. Nous alertons par conséquent les professionnels et les citoyens sur la nécessité d'une politique vraiment écologique, c'est-à-dire débarrassée de l'obsession de la croissance et du développement (fût-il durable) et du toujours plus. Dans le Guide Pratique du schéma directeur au SCoT 2010, Marc Baïetto parle de : « (...) projets fédérateurs comme le dossier de candidature aux Jeux Olympiques d'hiver (...) »(2). Je rappelle que cette candidature a fait l'objet de vives contestations à Grenoble et qu'il n'est pas fédérateur pour tout le monde. Si ce genre de projet est rendu compatible avec le « développement durable des territoires »(3) alors nous ne sommes pas sur le chemin d'une rupture mais bien dans la continuité de ce qui a été fait jusqu'à maintenant. Par ailleurs, le film de la RUG « vers quel ScoT? »(4) pose clairement que les nanotechnologies sont le moteur économique de la région. Quand on connait les conditions dans lesquelles cette industrie a été imposée (c'est-à-dire sans demander l'avis de la population), les enjeux sanitaires et sociaux de ce qui est présenté comme la base de l'activité économique dans notre région, nous sommes en droit de nous interroger sur les intentions et sur les conditions d'application du ScoT et nous sommes en droit également de nous demander si le projet du ScoT est débarrassé des illusions autour des solutions techno-scientistes destinées à résoudre nos problèmes.
Sur le logement comme sur d'autres thèmes, nous n'avons pas la prétention de détenir toutes les réponses. A t-on pris soin de définir ensemble quels étaient les besoins réels de logement (leur taille, leur configuration, leur caractère économe en consommation d'énergie, etc.) ? Faut-il continuer à saturer la ville sous prétexte qu'il faut loger toujours plus de monde tandis que les campagnes se vident ? Ne pourrait-on pas envisager des politiques incitatives qui participeraient à un redéploiement de la population sur l'espace rural tout en favorisant la relocalisation des activités ? Bien sûr qu'il faut loger les gens en imaginant une autre façon de densifier la ville mais faut-il pour autant continuer d'attirer dans cette vallée toujours plus d'habitants pour nourrir un modèle économique ?
L'hyper-urbanisation désigne une certaine logique qui fait que Grenoble et sa région se transforment en un univers minéral et aseptisé, coupé de la nature et des besoins des habitants. Tandis que le ScoT parle de l'extension des trames vertes et bleues et de la place de l'agriculture - sans préciser s'il s'agit de monoculture intensive ou bien d'agriculture biologique et respectueuse du vivant - se profile un projet de Center Parc dans les Chambarans, ce qui apparaît plutôt contradictoire. Le film insiste par exemple sur le fait qu'un projet de carrière sur la commune de Tencin menace encore l'espace agricole alors que la demande en produits sains et locaux ne cesse de croitre et que plus de 80 % de ce qui est consommé vient encore de l'extérieur. C'est bien qu'une certaine logique est encore à l'œuvre dans cette agglomération et je ne suis pas convaincu de la nécessité de pousser toujours plus en avant dans ce sens.
Il ne s'agit pas de faire la même chose en moins, ce que Paul Ariès explique fort bien dans le film. Il s'agit moins de décroitre que de libérer notre imaginaire colonisé par le tout économique. Et la question serait plutôt de savoir comment inventer d'autres usages, comment faire autrement et mieux avec beaucoup moins et de poser les bases d'une ville et d'une société écologiquement et socialement responsable. Des éléments de réponses figurent dans le film à travers des témoignages comme ceux des organisateurs de la garden-pride de Grenoble par exemple, qui montrent que beaucoup d'habitants éprouvent le besoin de se ré-approprier l'espace public pour cultiver la terre. La version longue de notre film - en cours de réalisation - présentera également le témoignage du réseau des villes en transition, groupes de citoyens qui essayent partout dans le monde d'imaginer la ville dans un contexte de raréfaction du pétrole. Nous parlerons aussi de l'habitat groupé, de la voiture partagée, etc.
Je refuse de penser que la crise sociale soit prioritaire par rapport à la crise écologique. Je crois au contraire que les deux sont liées et que ce qui est en jeux c'est la crise de notre modèle économique prédateur. Pour sortir du capitalisme et du productivisme qui exploitent les ressources et accroissent les inégalités, nous nous intéressons d'ailleurs dans la version longue du film à l'alternative que constitue l'Economie Sociale et Solidaire et à la réflexion en cours au sein des Amis de la Terre autour de la définition d'une « société soutenable ».
Enfin, pour ce qui concerne la meilleure façon de faire évoluer les mentalités, sachez que notre film a été projeté plusieurs fois, que le public est varié et qu'il réagit souvent de manière positive. Nous sommes tout sauf des experts et sommes ouverts à la critique. Nous vous proposons d'ailleurs d'enrichir notre travail de votre vision de l'urbanisme en organisant une interview. Cela pourrait être l'occasion pour vous d'approfondir vos critiques et pourquoi pas de nous éclairer sur le futur projet GIANT, sur le développement de la vidéo-surveillance à Grenoble ou sur l'utilité des pistes cyclables à contre-sens des rues, autant de questions que peuvent se poser les habitants de la ville que nous sommes au même titre que vous.
Cordialement,
Stéphane Bonnet
Amis de la Terre Isère
(1)(2)(3) http://www.scot-region-grenoble.org/images/stories/Documents/guide_pratique.pdf
(4) http://www.scot-region-grenoble.org/index.php?option=com_content&view=article&id=47&Itemid=91